La voix du peuple

Des voix et des bruits traversent votre texte : aujourd’hui l’ouïe.

Par Herbé | Publié le 17 avril

Louis.
Les accents de sa voix traversent le café.
Marseille chante dans ses propos.
Véronique trace son chemin dans le dédale hétéroclite des personnes et du mobilier. Le choc de ses talons sur le parquet ne couvrent pas la conversation animée du fond du bistrot. Elle ralentit le pas, conquise par les odeurs ambiantes. La voix de son homme anime la voix du peuple.

Réunion de cellule. Petite. La discussion n’a pas encore commencé.
« Ce soir, tu ne viens pas au labo ? » … les acteurs de cette réunion gèrent leur porte-voix, un peu de bakélite et d’électronique obéissant à leur doigts.

En sourdine, Divergence FM susurre des rythmes africano-latins où se mêlent djembés, xylophones dans un rythme de batterie blues.
« Dis donc Nadège, ce soir tu passes à la casserole ». Étudiante, novi (1), Nadège rougit.
Dans le bruit des déplacements de chaises, Véronique rejoint le groupe, embrasse Nadège et les autres. Ses bises de bienvenue sont accompagnées par Pink Floyd ; « Atom hearth mother » … mais comment s’appelle ce morceau enregistré autour d’un petit déj.(2) ? « Isabelle, un chocolat chaud, s’il te plaît  »
Frou-frou de l’écharpe et du blouson installés au dossier de la chaise. Elle est la dernière. La réunion peut commencer.

Un étranger se laisserait abuser par le ton, la gouaille et l’accent : une pagnolade. Mais non, ici on parle avec ses tripes. Injustices, revendications, patrons. Les mots sonnent fort. Les voix intérieures de la résistance et de l’insoumission grondent. Ce sont :
les clameurs du port dont le trafic est à l’agonie
les clameurs des mines de Gardanne noircies de silicose
les clameurs de la jeunesse issue du Maghreb ghettoïsée
des clameurs qui ne veulent pas mourir dans l’étau du capitalisme.

Agir.
La voix de Louis, responsable de cellule, gère les propositions. « La grève, quelle grève ? » «  Plus personne ne suit ». « Chacun est accroché à la voix de son maître : le pognon ! »
Sur le toit gondolé de l’arrière-salle, un pigeon promène le bruit de ses griffes accentué par celui de son bec cherchant sa pitance quotidienne.
Agir.
Innover.
Changer de point de vue, pour changer sa parole.
« I AM », « La belle de mai » ces groupes n’ont-ils pas renouvelé l’art de se faire entendre ?
Ce sera le mot d’ordre de la prochaine réunion : changer de vision.
La séance est levée, les camarades se lèvent aussi. Embrassade ou serrement de mains, c’est selon.
«  Hé, Nadège, accroches toi !  » «  Mais laissez la donc tranquille  ». Véronique rejoint son Loulou.
Cependant, depuis l’entrée du bistrot, des cris les alertent. Une manif ?
Ils se précipitent.
La faim. Une revendication contre la faim !
Matéo leur fils, dans les bras d’Isabelle, réclame son dû.

Chic et bohème, le 5 novembre 2015
Revisité ce 15 avril 2020 à Ancelle

1 En provençal : les jeunes mariés, donc là Nadège est nouvellement mariée
2 Il s’agit du morceau "if"

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